30/06/06 La visibilité lesbienne en France (3ème partie et fin)
LA RÉPONSE HÉTÉROSEXUELLE
Dans le domaine de la culture et des médias, la réponse hétérosexuelle à l’existence lesbienne oscille entre silence, résistance, intérêt parcimonieux et « tolérance répressive (24) », consciente ou non.
L’édition
Dans le domaine de la culture et des médias, la réponse hétérosexuelle à l’existence lesbienne oscille entre silence, résistance, intérêt parcimonieux et « tolérance répressive (24) », consciente ou non.
Comme on l’a vu, le monde de l’édition a commencé à s’intéresser au lectorat lesbien au milieu des années 90. Pourquoi ? « Publicité » due au combat pour le PACS (commencé en 1992 sous le nom de CUC), et gagnant en notoriété au fil des années, Marche des fiertés réunissant de plus en plus de monde et suscitant une couverture médiatique de plus en plus large, enhardissement des lesbiennes travaillant dans l’édition ? Une étude plus approfondie que le présent texte le dira sans doute.
En 1995, une quatrième de couverture fait sensation dans le landerneau lesbien : celle de Tout ce qui est à toi, roman policier de l’Américaine Sandra Scoppettone, au Fleuve Noir, où l’on peut lire : « Sandra Scoppettone vit à New York avec l’écrivain Linda Crawford. » Cette indication est une première – à ma connaissance – et ce roman inaugure la publication, chez divers éditeurs – dont principalement Le Masque –, d’une série de policiers dont les héroïnes sont lesbiennes et ou féministes. Par ailleurs, en publiant romans, essais, biographies, dictionnaires…, les éditeurs straight contribuent, qu’ils le veuillent ou non, à la visibilité et à l’élaboration de la culture lesbienne (et davantage encore de la culture gaie puisqu’il paraît environ 3 à 4 fois plus d’ouvrages la concernant, selon mes libraires préféré/e/s).
La télévision
Depuis 1995, la télévision nous donne à voir, une fois par an environ, quelques fictions (sur Arte et France 2 principalement) (25), des documentaires (26), des émissions pour le fun dont Canal + a la spécialité (27). Les émissions grand public laissent le plus souvent un goût amer de tolérance répressive. Dans la dernière en date, Des femmes qui aiment les femmes (Mes questions sur…, Serge Moati, France 5, avril 2005), seule la photographe Delphine Kermorvant a su tirer son épingle du piège récurrent des émissions consacrées aux lesbiennes : l’enfermement dans la sphère privée et les sempiternelles histoires de vie qui privent l’existence lesbienne de sa dimension créatrice, collective, politique. Il existe de la part des journalistes une volonté systématique d’exclure des castings les lesbiennes porteuses d’une parole politique. Le documentaire Bleu Blanc Rose, trente années de vie homosexuelle en France (Yves Jeuland, France 3, 2002) est hélas exemplaire à cet égard, et impardonnable, car tout avait été loyalement donné au réalisateur (gay) pour qu’il fasse le travail de mémorialiste qu’il disait vouloir faire. On ne nous y reprendra plus… En général, les documentaires « illustrent les fantasmes de départ des journalistes au mépris de la réalité multiforme des lesbiennes, cantonnant celles-ci dans des formes de visibilisation contrôlées et restreintes (lesbiennes en couples, mères) » (Marie-Hélène Bourcier, La Dixième Muse, nov.-déc. 2004). Un grand coup de chapeau, en revanche, à Catherine Muller-Feuga, pour La sexualité lesbienne (1996, France 3 Sud, avec Marie-Jo Bonnet, Michèle Causse et Jacqueline Julien), l’une des meilleures émissions réalisées en France sur les lesbiennes, en étroite collaboration avec l’association Bagdam Cafée, à Toulouse.
Bonnes ou mauvaises, ces émissions ont un rôle fondamental : elles permettent aux lesbiennes perdues en hétérosexualité de trouver une piste – un lieu, un nom, une adresse – pour rejoindre leur planète.
Deux informations : Vient de paraître le film réalisé sur Michèle Causse, de Michel Garcia-Luna, Michèle Causse, une écrivain en terres occupées, 50’, bijou de didactisme sur le lesbianisme radical et le chantier entrepris par Michèle Causse sur le langage. Un DVD à commander chez luna.prod@wanadoo.fr. Il devrait ultérieurement être diffusé à la télévision, sur une chaîne encore non précisée. Et voilà qu’arrive en France The L Word (L ? Ah oui, le quart de portion), série américaine créée en 2004 (1er épisode le 19 juin 2005 sur Canal + et le 25 sur Pink TV, et téléchargeable et achetable en DVD). L’histoire est celle d’un groupe de jeunes femmes (lesbiennes pour la plupart) à Los Angeles et de leurs vies, carrières et relations sentimentales. Et voilà ce que dit une fan sur Internet : « C’est si simple d’être amoureuse d’une femme après avoir vu la série ! » Ah bon ? Cool !
Le cinéma
La grande distribution est plutôt chiche en matière de films dont les lesbiennes sont le centre. Et pour cause : « Les quelques succès commerciaux qui parviennent à gagner la faveur du grand public n’assurent pas LA visibilité mais une certaine visibilité des lesbiennes, compatible avec les valeurs hétérosexuelles de l’espace public » (Delphine Tyr, introduction à Diablesses). Une illustration magistrale de cette théorie : Gazon Maudit (Josiane Balasko, France, 1994) où l’héroïne lesbienne, de libre, debout et indépendante qu’elle était au début du film, se retrouve couchée, mère et dépendante financièrement du père de l’enfant ! Heureusement, il y eut Beignets de tomates vertes (Jon Avnet, USA, 1991), une petite merveille jubilatoire – malgré l’occultation de la sexualité entre les deux héroïnes. L’extrême violence de Bound (Larry et Andy Wachowski, USA, 1995) gâche un peu ce policier bien ficelé à l’imagerie très hétéro-masculine. Dans Avec ou sans hommes (Herbert Ross, USA, 1995), Whoopi Golberg est une chouette lesbienne féministe et le coming out collectif de Pourquoi pas moi ? (Stéphane Giusti, France, 1999) est bien sympathique. Depuis 2000 sont sortis une quinzaine de films (28) abordant peu ou prou l’homosexualité féminine, le plus souvent réalisés par des hommes et qui n’ont pas eu l’honneur de devenir des films cultes du monde lesbien, sauf peut-être le DVD Caresser le velours (Tipping the Velvet, Andrew Davies, Grande-Bretagne, 2002), adaptation du célèbre roman éponyme de la romancière anglaise Sarah Waters.
Une mention toute spéciale à Bagdad Café (Percy Adlon, USA, 1988) et Thelma et Louise (Ridley Scott, USA, 1991) qui traitent d’un sujet rarissime au cinéma et dans la culture hétérosexuelle en général : l’amitié entre femmes.
L’université
Le sujet vaut un article à lui tout seul ! Disons que là tout particulièrement it’s a long way ! Les rares enseignantes-chercheuses qui veulent inscrire leur champ de recherche dans le cadre universitaire n’ont pas la vie facile. Les doctorantes s’entendent dire que leur sujet de thèse n’est pas « scientifique » (autrement dit « ne répètent pas l’héritage de la pensée hégémonique ») (29), et leur avenir professionnel est souvent compromis si elles persistent dans la voie qui est la leur.
La presse écrite
Excepté de rares textes rédigés par de bonnes plumes lesbiennes [Magazine littéraire, dossier « Littérature et homosexualité », décembre 2003, et l’excellent dossier « Homos : en mouvement », dans Politique, la revue il y a bien longtemps (juillet-août-septembre 1997)], pas d’articles de fond de qualité à ma connaissance dans la presse écrite hétérosexuelle, dont les auteur-e-s trahissent souvent leur méconnaissance du sujet dans des textes indigents voire affligeants.
CONCLUSION
Sans doute, oui, le chemin sera-t-il long avant que ne s’instaure une véritable visibilité sociale et culturelle lesbienne, à l’intérieur d’une société moins que jamais libérée des clichés séculaires d’exclusion du féminin – ne parlons pas du lesbien ! Mais désormais, les lesbiennes parlent, campées solidement sur le soubassement féministe libertaire issu de mai 68 et/ou surfant sur la vague LGBT et queer. Désormais légitimes irréversiblement, un certain nombre d’entre elles donnent le ton et influent sur le rapport de force avec la société « at large », comme disent les Québécoises. Mais je me garderai bien de crier victoire. Trop de lesbiennes sont acculturées, phagocytées par la culture hétérosexuelle et gay, trop peu souhaitent l’existence d’une culture lesbienne, trop peu sont porteuses d’une ambition lesbienne, trop peu souhaitent autre chose que l’aménagement d’un « territoire intérieur », confortablement interné en hétérosocialité, trop d’exemples historiques me font penser que notre position est précaire et que, du jour au lendemain, nos acquis peuvent disparaître. Je pense par exemple à la parenthèse de liberté dont bénéficièrent les femmes au début du siècle et qui se referma sinistrement dans les années 30. Je pense à des signes comme l’interdiction aux moins de 16 ans, par le CNC, des 11 films proposés par Cineffable dans le cadre de la Fierté lesbienne 1999 à Paris. Je pense surtout à la frilosité des femmes et des lesbiennes françaises, aux je-ne-suis-pas-féministe-mais... aux pour-vivre-heureuses-vivons-cachées, aux vade-ghetto-satanas, qui fragilisent par leur lâcheté, leur pathétique désir de plaire, de ne pas déplaire, le travail des militantes, des rêveuses, des utopistes, de celles qui veulent toujours et encore changer le monde.
Notes
* Ce texte est la version mise à jour et enrichie de France, années 90 : la décennie lesbienne, communication faite en 1999, dans le cadre du séminaire Orientation et identités sexuelles, questions de genre - Équipe Simone, conceptualisation et communication de la recherche/femmes, université Toulouse-Le Mirail. Il a paru dans Lesbia Magazine en trois parties, de juin à septembre 2005.
1. Claudie Lesselier, « Pourquoi une femme avec une femme ? Écrire l’amour lesbien, 1945-1968 », Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui, 1987.
2. Un coup de chapeau, en passant, à Jeanne Galzy (1883-1977), prix Fémina 1923, charmante vieille dame indigne, auteure de La surprise de vivre, roman – que l’on peut qualifier de féministe et de lesbien avant la lettre – paru en 1969 chez Gallimard et réédité par la maison d’édition lesbienne Double Interligne en 1997.
3. Pionnière entre les pionnières, Monique Wittig, lorsqu’elle écrivait ces mots, avait déjà publié L’opoponax (Minuit, prix Médicis 1964), Les Guérillères (Minuit, 1969), Le corps lesbien (Minuit, 1973), Brouillon pour un dictionnaire des amantes (avec Sande Zeig, Grasset, 1976).
4. Dont, à Paris, les mythiques Gouines rouges (1972), le groupe Lesbiennes de Jussieu (1979), le Front des lesbiennes radicales (1981) ou le MIEL (Mouvement d’information et d’expression des lesbiennes, 1981). Une coordination des groupes lesbiens est créée à Lyon en novembre 1978.
5. Désormais, mensuel féministe lesbien (1979-?), le journal Quand les femmes s’aiment (Lyon/Paris, 1978-début 80), la revue Vlasta (1983-1985), le journal Lesbia (1982, devenu Lesbia Magazine).
6. Le torchon brûle (1971-1973) ; Recherches (n° de mars 1973) ; Les temps modernes, n° spécial, « Les femmes s’entêtent », avril-mai 1974 ; Les cahiers du GRIF, n° 20, avril 1978, « Femmes entre elles – lesbianisme » ; Questions féministes (1977-1981), Masques, revue des homosexualités (1979-1985), Homophonies, mensuel d’information et de liaison des lesbiennes et des homosexuels du Comité d’Urgence Anti Répression Homosexuelle.
7. Homophonies, n° 12, octobre 1981.
8. Questions féministes, mai 1980, n° 8, rééd. dans Monique Wittig, La pensée straight, Balland, 2001.
9. À la suite du constat, en 1995, pendant la préparation de la Conférence mondiale des femmes à Pékin, de l’absence de représentation officielle des lesbiennes françaises, conférence dont la déclaration finale omet le terme d’« orientation sexuelle », renvoyant les lesbiennes à la non-existence. It’s décidément a long way…
10. Après enquête menée auprès d’une professeur de lettres de mes amies, la récolte est maigre : un poème d’amour de Marina Tsvetaïeva, dans une anthologie proposée aux professeurs de lettres de 2e cycle au début des années 2000 et trois poèmes de Renée Vivien tirées de Cendres et poussières dans un manuel de littérature édité en 1989 et qui n’est plus « en service ». On notera que dans les deux cas il (ne) s’agit (que) de poèmes…
11. Geneviève Pastre (1989), KTM éditions (1998), Mamamélis (1984, Suisse), Trois (1986, Québec), éditions Gaies et lesbiennes (1997), La Cerisaie (2002), Dans l’Engrenage (2003), éditions Julie Arno (2004).
12. Les Mots à la bouche à Paris (qui a fêté ses 25 ans cette année), État d’esprit à Lyon (1999), Blue Book à Paris (2003) qui a fait suite à la librairie Pause lecture (1999-2002), L’Auberginal à Toulouse (2003-2005), Violette and Co à Paris (2004), L’Écrit de la différence à Canne (2004), Les mots pour le dire à Marseille (2004). Notons que quatre des sept librairies sont tenues par des lesbiennes (État d’esprit, Violette and Co, L’Écrit de la différence, Les Mots pour le dire).
13. lib.lesamazones@wanadoo.fr - Tél. : (33) 01 40 46 08 37 - Fax : (33) 01 55 42 98 34 - 68, rue Bonaparte - 75006 Paris - par correspondance uniquement.
14. Entre autres : dykeplanet.com - feesdulogis.net - lez-attitude.com - tassedethe.com.
Notes
15. les archives lesbiennes : arcl.free.fr – Bagdam Espace lesbien : bagdam.org – Le CEL : celmrs.free.fr – Cineffable : cineffable.fr.fm – CQFD/Fierté lesbienne : fiertelesbienne.org – Lesbi-Art : membres.lycos.fr/lesbiart1/ – Les Voies d’Elles : les-voies-d-elles.com – La Barbare : la_pie.club.fr/elles/index.htm – Les Bénines d’apie : lesbenines.org…
16. Mais les choses avancent, grâce surtout à l’action de la Coordination lesbienne en France qui fait connaître aux élus et aux représentants des institutions le dossier rédigé par la commission Lesbophobie de la CLF sur les discriminations et violences lesbophobes et sur le sexisme qui les imprègne. La CLF a, par là même, largement contribué à l’adoption du concept de lesbophobie par nombre de féministes, mais aussi dans le milieu gay qui était hostile à ce terme il y a peu (S.O.S. Homophobie a récemment édité une plaquette sur ce thème, alors qu’il y a quelques années il n’y avait pas de distinction entre lesbiennes et gays dans ses rapports). Les Dictionnaire de l’homophobie et Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes comportent une entrée Lesbophobie.
17. Lire « F(emale) to L(esbian) : pour un nouveau GENRE de visibilité », communication de Jacqueline Julien au colloque Le sujet lesbienne - Subvertir la pensée hégémonique - pour une réécriture du symbolique, Rome, 14-15 mai 2005, Espace lesbien n° 4, 2e édition, 2005, et sur le site de Bagdam Espace lesbien.
18. Ibid.
19. Un autre festival non mixte se tint à Bologne de 1993 à 2003 : « Immaginaria, Festival Internazionale del Cinema delle donne ribelli, lesbiche, eccentriche ».
20. CLF : 22, rue de Plaisance 75014 Paris – tél. : 06 70 31 98 62 - mail : n.rubel@caramail.com - site : www.coordinationlesbienne.org
21. gpastre-editions.com
22. Le dykeGuide (les lieux lesbiens en France + des infos), en vente sur http://dykeguide.com (site officiel), Réseau lesbien, service de rencontre du dykeGuide : 08 92 68 89 90, dykeBoutique : http://dykeboutique.com
23. Un coup de chapeau à Jean-Christophe dont la librairie-salon de thé gayetlesbienne l’Auberginal à Toulouse offrait un bon rayon lesbien et un rayon féminisme ! Malheureusement, malgré le soutien massif des lesbiennes de Toulouse, L'Auberginal a fermé ses portes en 2005.
24. Par laquelle les dominants, loin d’abandonner leurs tentatives d’imposer leurs normes, font mine d’accepter les différences pour mieux les contrôler. L’expression tolérance répressive est de H. Marcuse.
25. Muriel fait le désespoir de ses parents (Philippe Faucon et Catherine Klein, France, Arte, 1995), Charlotte dite Charlie (Caroline Huppert, France, 1995, France 2), La rivale (Dagmar Hirtz, Allemagne, 1997, Arte), Tous les papas ne font pas pipi debout (Dominique Baron, Belgique, 1998, France 2).
26. Le petit livre des larmes (Bruno Albin & Christian Hirou, 1995, France 2), Le silence de Lesbos (Guylaine Guidez, Canal +, 1996), Paris était une femme (Andrea Weiss et Greta Schiller, Arte, 1997 et 1998), Love story (Catrine Clay, GB, 1998, sur Aimée et Jaguar, Arte, 1998 et 1999).
27. Par exemple Lesbien raisonnable, L’Œil du cyclone, Catherine Gonnard et Josée Constantin à l’occasion de la Gaypride, juin 1999.
28. Lire Michèle Brandini, Il y a des lesbiennes dans le film !, Espace lesbien, n° 4, 2004.
29. Lire Michèle Causse, L’Université : Alma mater ou père indigne ?, Espace lesbien, n° 2, 2001.
(source : http://lezzone.over-blog.com/categorie-480261.html )