04/09/06 Manifeste contre le travail (2/4)

Publié le par Cilou

VI/ Travail et capital : les deux faces de la même médaille.

La gauche politique a toujours vénéré le travail avec un zèle particulier. Non seulement elle a élevé le travail en essence de l'homme, mais aussi elle l'a mythifié en l'érigeant en "contre-principe" du capital. Pour elle, ce n'était pas le travail qui était scandaleux, mais seulement son exploitation par le capital. C'est pourquoi le programme de tous les "partis ouvriers" a toujours été celui de "libérer le travail", non de se libérer du travail. Mais l'antagonisme social du capital et du travail n'est que celui de deux intérêts différents (quoique différemment puissants) à l'intérieur de la fin en soi capitaliste. La lutte de classes fut la forme sous laquelle ces intérêts contraires s'affrontèrent sur le terrain social commun du système de production marchande. Elle fit partie de la dynamique inhérente
au mouvement de valorisation du capital. Que la lutte ait été menée pour des salaires, des droits, de meilleures conditions de travail ou la création d'emplois, son présupposé sous-jacent fut toujours la machine dominante avec ses principes irrationnels.

Le contenu qualitatif de la production compte aussi peu du point de vue du travail que du point de vue du capital. Ce qui compte, c'est uniquement la possibilité de vendre la force de travail au meilleur prix. Il ne s'agit pas de déterminer ensemble quelle signification et quel but donner à chaque activité. Si pareil espoir de réaliser l'autodétermination de la production dans le cadre du système de production marchande a jamais existé, les "ouvriers" ont depuis longtemps fait leur deuil de cette illusion. Il ne s'agit plus pour eux que d'"emplois", de "places" - ces notions prouvent déjà que toute cette opération n'a d'autre finalité qu'elle-même, ainsi que l'asservissement de ceux qui y participent.

Que produire, pourquoi et avec quelles conséquences ? Le vendeur de la marchandise force de travail s'en moque aussi éperdument que l'acheteur. Les ouvriers du nucléaire et des usines chimiques poussent les hauts cris quand on veut désamorcer leurs bombes à retardement. Et les "employés" de Volkswagen, Ford ou Toyota sont les adeptes les plus fanatiques du programme suicidaire de l'automobile. Non seulement parce qu'ils sont contraints de se vendre pour avoir le "droit" de vivre, mais aussi parce qu'ils s'identifient réellement avec cette existence bornée. Sociologues, syndicats, curés et théologiens professionnels de la "question sociale" y voient la preuve de la valeur éthico-morale du travail. Le travail forme la personnalité, disent-ils. Pour sûr : la personnalité de zombies de la production marchande qui n'arrivent même plus à concevoir une vie en dehors de leur cher turbin aux exigences duquel ils se plient tous les jours.

Mais si la classe ouvrière en tant que classe ouvrière n'a jamais été l'antagonisme du capital et le sujet de l'émancipation humaine, réciproquement les capitalistes et les managers ne dirigent pas la société selon la malignité d'une volonté subjective d'exploiteurs. Aucune caste dominante dans l'histoire n'a mené une vie aussi peu libre et misérable que les managers surmenés de Microsoft, Daimler-Chrysler ou Sony. N'importe quel seigneur du Moyen Age aurait profondément méprisé ces gens. Car, tandis que celui-ci pouvait s'adonner au loisir et gaspiller sa richesse de manière plus ou moins orgiaque, les élites de la société de travail n'ont droit à aucun répit. En dehors du turbin, elles ne savent pas quoi faire, sauf retomber en enfance : l'oisiveté, le plaisir de la connaissance et la
jouissance sensuelle leur sont aussi étrangers qu'à leur matériel humain. Elles ne sont elles-mêmes que les esclaves de l'idole Travail, de simples élites de fonction au service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société.

L'idole dominante sait imposer sa volonté impersonnelle par la "contrainte muette" de la concurrence à laquelle doivent se soumettre aussi les puissants, même lorsqu'ils dirigent des centaines d'usines et déplacent des milliards d'un point du globe à l'autre. S'ils ne s'y soumettent pas, ils sont mis au rebut avec aussi peu de ménagement que les "forces de travail" superflues. Et c'est leur absence même d'autonomie qui rend les fonctionnaires du capital aussi infiniment dangereux, non leur volonté subjective d'exploiteurs. Ils ont moins le droit que tout autre de s'interroger sur le sens et les conséquences de leur activité ininterrompue, de même qu'ils ne peuvent se permettre ni sentiment ni état d'âme. C'est pourquoi ils prétendent être réalistes quand ils ravagent le monde, enlaidissent les villes et laissent les hommes s'appauvrir au milieu de la richesse.


VII/ Le travail, domination patriarcale.

Le travail, par sa logique et son broyage en matière-argent, a beau y tendre, tous les domaines sociaux et les activités nécessaires ne se laissent pas enfermer dans la sphère du temps abstrait. C'est pourquoi, en même temps que la sphère du travail érigée en sphère autonome, est née, comme son revers, la sphère du foyer, de la famille et de l'intimité.

Ce domaine défini comme "féminin" demeure le refuge des nombreuses activités répétitives de la vie quotidienne qui ne sont pas transformables en argent, ou seulement de manière exceptionnelle : depuis le nettoyage et la cuisine, jusqu'à l'éducation des enfants et les soins aux personnes âgées, en passant par le "travail affectif" de la femme au foyer idéale qui chouchoute son travailleur de mari, lessivé par le travail, pour qu'il puisse "faire le plein de sentiments". C'est pourquoi la sphère de l'intimité, en tant que revers du travail, se trouve transfigurée par l'idéologie de la famille bourgeoise en domaine de la "vraie vie" — même si, en réalité, dans la plupart des cas, elle ressemble à un enfer intime.

C'est qu'il ne s'agit pas d'une sphère où la vie serait meilleure et vraie, mais d'une forme d'existence aussi bornée et réduite dont on a seulement inversé le signe. Cette sphère est elle-même un produit du travail ; séparée de lui, certes, mais n'existant que par rapport à lui. Sans l'espace social séparé que constituent les formes d'activités "féminines", la société de travail n'aurait jamais pu fonctionner. Cet espace est à la fois sa condition tacite et son résultat spécifique.

Ce qui précède vaut également pour les stéréotypes sexuels qui se sont généralisés à mesure que le système de production marchande se développait. Ce n'est pas un hasard si l'image de la femme gouvernée par l'émotion et l'irrationnel, la nature et les pulsions ne s'est figée, sous la forme de préjugé de masse, qu'en même temps que celle de l'homme travailleur et créateur de culture, rationnel et maître de soi. Et ce n'est pas un hasard non plus si l'autodressage de l'homme blanc en fonction des exigences insolentes du travail et de la gestion étatique des hommes que le travail impose est allé de pair avec des siècles de féroce "chasse aux sorcières".

De même, l'appropriation du monde au moyen des sciences naturelles, qui a commencé simultanément, a été dès le départ contaminée par la fin en soi de la société de travail et les assignations sexuelles de celle-ci. Ainsi, pour pouvoir fonctionner sans accroc, l'homme blanc a-t-il chassé de lui tous les besoins émotionnels et tous les états d'âme dans lesquels le règne du travail ne voit que des facteurs de trouble.

Au XXe siècle, surtout dans les démocraties fordistes de l'après-guerre, les femmes ont été de plus en plus intégrées au système du travail. Mais il n'en est résulté qu'une conscience féminine schizophrène. Car, d'une part, la progression des femmes dans la sphère du travail ne pouvait leur apporter aucune libération, mais seulement le même dressage à l'idole Travail que celui des hommes. D'autre part, la structure de la "scission" restait inchangée et avec elle la sphère des activités dites "féminines" en dehors du travail officiel. Les femmes ont ainsi été soumises à une double charge et, du même coup, exposées à des impératifs sociaux complètement opposés. Jusqu'à présent, dans la sphère du travail, elles restent reléguées principalement dans des positions subalternes et moins payées.
Aucune lutte pour les quotas de femmes et les chances de carrière féminine n'y changera rien, car ce type de lutte reste dans la logique du système. La misérable vision bourgeoise d'une "compatibilité entre vie professionnelle et vie familiale" laisse pleinement intacte la séparation des sphères propre au système de production marchande, et par là la structure de la "scission" sexuelle. Pour la majorité des femmes, cette perspective est invivable, et pour une minorité de femmes "mieux payées" il en résulte une position perfide de gagnantes au sein de l'apartheid social, qui leur permet de déléguer le ménage et la garde des enfants à des employés mal payés (et "naturellement" féminins).

En vérité, dans la société en général, la sphère, sanctifiée par l'idéologie bourgeoise, de la "vie privée" et de la famille se dégrade et se vide toujours davantage de sa substance parce que, dans sa toute-puissance, la société de travail exige l'individu entier, son sacrifice complet, sa mobilité dans l'espace et sa flexibilité dans le temps. Le patriarcat n'est pas aboli, il ne fait que se barbariser dans la crise inavouée de la société de travail. À mesure que le système de production marchande s'effondre, on rend les femmes responsables de la survie sur tous les plans, tandis que le monde " masculin " prolonge par la simulation les catégories de la société de travail.


VIII/ Le travail, activité des hommes asservis.

Que le travail et l'asservissement soient identiques, voilà ce qui se laisse démontrer non seulement empiriquement, mais aussi conceptuellement. Il y a encore quelques siècles, les hommes étaient conscients du lien entre travail et contrainte sociale. Dans la plupart des langues européennes, le concept de "travail" ne se réfère à l'origine qu'à l'activité des hommes asservis, dépendants : les serfs ou les esclaves. Dans les langues germaniques, le mot désigne la corvée d'un enfant devenu serf parce qu'il est orphelin. Laboraresignifie en latin quelque chose comme "chanceler sous le poids d'un fardeau", et désigne plus communément la souffrance et le labeur harassant des esclaves. Dans les langues romanes, des mots tels que travail, trabajo,etc., viennent du latin tripalium,une sorte de joug utilisé pour torturer et punir les esclaves et les autres hommes non libres. On trouve un écho de cette signification dans l'expression "joug du travail".

Même par son étymologie, le "travail" n'est donc pas synonyme d'activité humaine autodéterminée, mais renvoie à une destinée sociale malheureuse. C'est l'activité de ceux qui ont perdu leur liberté. L'extension du travail à tous les membres de la société n'est par conséquent que la généralisation de la dépendance servile, de même que l'adoration moderne du travail ne représente que l'exaltation quasi religieuse de cette situation.

Ce lien a pu être refoulé avec succès et l'exigence sociale qu'il représente a pu être intériorisée, parce que la généralisation du travail est allée de pair avec son "objectivation" par le système de production marchande moderne : la plupart des hommes ne sont plus sous le knout d'un seigneur incarné dans un individu. La dépendance sociale est devenue une structure systémique abstraite - et justement par là totale. On la ressent partout, et c'est pour cette raison même qu'elle est à peine saisissable. Là où chacun est esclave, chacun est en même temps son propre maître — son propre négrier et son propre surveillant. Et chacun d'obéir à l'idole invisible du système, au "grand frère" de la valorisation du capital qui l'a envoyé sous le tripalium.


 

IX/ L'histoire sanglante de l'instauration du travail.

L'histoire de la modernité est l'histoire de l'instauration du travail qui a tracé un large sillon de désolation et d'effroi sur toute la surface de la terre. Car l'exigence démesurée de gaspiller la plus grande partie de son énergie pour une fin en soi déterminée de l'extérieur n'a pas toujours été aussi intériorisée qu'aujourd'hui. Il aura fallu des siècles de violence ouverte pratiquée à grande échelle pour soumettre les hommes au service inconditionnel de l'idole Travail, et ce littéralement par la torture.

Au départ, il y a eu non pas l'extension des conditions du marché — extension censée accroître le bien-être général —, mais les insatiables besoins d'argent des appareils d'État à l'époque de l'absolutisme, pour lesquels il s'agissait de financer la machine de guerre de la modernité naissante. C'est seulement à cause de l'intérêt de ces appareils qui, pour la première fois dans l'histoire, ont enserré dans un étau bureaucratique l'ensemble de la société que s'est accélérée l'évolution du capital financier et marchand des villes au-delà des échanges commerciaux traditionnels. Ce n'est que de cette façon que l'argent est devenu la motivation sociale centrale et l'abstraction travail une exigence sociale centrale qui ne tient pas compte des besoins.

Si la plupart des hommes sont passés à la production pour des marchés anonymes, et ainsi à l'économie monétaire généralisée, ils ne l'ont pas fait de leur plein gré, mais parce que le besoin d'argent de l'absolutisme avait monétarisé les impôts tout en les augmentant de façon exorbitante. Ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils devaient "gagner de l'argent", mais pour l'État militarisé de la modernité naissante fondée sur la puissance des armes à feu, sa logistique et sa bureaucratie. C'est ainsi et pas autrement qu'est née l'absurde fin en soi de la valorisation du capital, et par là celle du travail.

Très vite, impôts monétaires et taxes ne suffirent plus. Les bureaucrates de l'absolutisme et les administrateurs du capitalisme financier se sont mis à organiser les hommes directement et par la force pour en faire le matériel d'une machine sociale ayant pour but la transformation du travail en argent. Les modes de vie et d'existence traditionnels de la population furent détruits, non parce que la population aurait " évolué " de son plein gré et de façon autonome, mais parce qu'elle devait servir de matériel humain pour la machine de la valorisation récemment mise en route. Les hommes furent chassés de leurs champs manu militari pour que paissent les moutons des manufactures de laine. On abolit des droits anciens comme ceux de chasser librement, de pêcher et de couper du bois dans les forêts. Et quand ensuite les masses appauvries battaient la campagne en mendiant et en volant, elles étaient enfermées dans des work-houses(maisons de travail) et des manufactures. Là on les brutalisait avec les instruments de torture du travail, tout en leur inculquant à force de coups une conscience soumise de bête de somme.

Mais cette transformation — qui s'est effectuée par poussées — de leurs sujets en matière première de l'idole Travail génératrice d'argent était loin de suffire aux États monstrueux de l'absolutisme. Ils étendirent leurs prétentions à d'autres continents. La colonisation intérieure de l'Europe alla de pair avec une colonisation extérieure, d'abord dans les deux Amériques puis dans certaines régions de l'Afrique. Là, les propagandistes fanatiques du travail laissèrent tomber définitivement toutes leurs inhibitions. Ils se ruèrent sur les mondes que l'on venait de "découvrir" et se livrèrent à des campagnes d'extermination, de destruction et de pillage jusque-là sans précédent - d'autant que les victimes n'y étaient même pas considérées comme des êtres humains. Les puissances cannibales européennes de la société de travail naissante définirent les cultures étrangères qu'elles avaient soumises comme "sauvages" et cannibales.

C'est ainsi que l'extermination des populations de ces régions ou la réduction en esclavage de millions d'hommes furent légitimées. L'esclavage pur et simple pratiqué dans l'économie coloniale des plantations et des matières premières (qui, par ses dimensions, dépassa de loin d'esclavage antique) fait partie des crimes fondateurs du système de production marchande. Alors, on pratiqua pour la première fois l'"extermination par letravail" à grande échelle. Ce fut la deuxième fondation de la société de travail. L'homme blanc, déjà marqué par l'autodressage, put ainsi, face aux "sauvages", donner libre cours à sa haine de soi refoulée et à son complexe d'infériorité. À ses yeux, les "sauvages" étaient, un peu à l'image de "la femme", des sortes d'hybrides primitifs, proches de la nature et à mi-chemin entre l'animal et l'homme. Emmanuel Kant conjecturait avec perspicacité que les babouins pourraient parler s'ils le voulaient, mais qu'ils ne le faisaient pas parce qu'ils craignaient d'être mis au travail.

Ce raisonnement grotesque jette une lumière révélatrice sur les Lumières. À l'époque de la modernité, l'éthique répressive du travail (se réclamant, dans sa version protestante originelle, de la grâce de Dieu et, depuis les Lumières, de la loi naturelle) fut travestie en "mission civilisatrice".

La culture, comprise en ce sens, est la soumission volontaire au travail ; et le travail est masculin, blanc et "occidental". Son contraire, la nature non humaine, informe et dépourvue de culture est féminine, de couleur et "exotique", et doit donc être soumise à la contrainte. En un mot, "l'universalisme" de la société de travail est, à la racine, profondément raciste. L'abstraction universelle du travail ne peut jamais se définir qu'en se démarquant de tout ce qui ne s'intègre pas en elle. La bourgeoisie moderne, qui finit par hériter de l'absolutisme, n'est pas issue des paisibles marchands des anciennes routes commerciales, mais plutôt des condottieri,des bandes mercenaires de la modernité naissante, des administrateurs des work-houseset des pénitenciers, des fermiers généraux, des gardiens d'esclaves et autres requins qui ont constitué le terreau social du "patronat" moderne. Les révolutions bourgeoises des XVIIIe et XIXe siècles n'avaient rien à voir avec l'émancipation sociale ; elles n'ont fait que remanier les rapports de pouvoir à l'intérieur du nouveau système coercitif, libérer les institutions de la société de travail des intérêts dynastiques surannés et accélérer leur chosification et leur dépersonnalisation. C'est à la glorieuse Révolution française qu'il revint, avec un pathos particulier, de proclamer un devoir de travail et d'instituer de nouvelles maisons de travail forcé par une "loi d'abolition de la mendicité".

C'était exactement le contraire de ce à quoi aspiraient les mouvements de révolte sociale qui éclataient en marge de la révolution bourgeoise sans s'y intégrer. Bien longtemps avant, il y avait eu des formes originales de résistance et de refus devant lesquelles l'historiographie officielle de la société de travail et de la modernisation ne peut que rester muette. Les producteurs des anciennes sociétés agraires qui, eux aussi, ne s'étaient jamais résignés sans heurt aux rapports de domination féodaux voulaient encore moins se résigner à devenir la "classe ouvrière" d'un système extérieur à eux. Depuis la Guerre des Paysans des XVe et XVIe siècles jusqu'aux insurrections anglaises du luddisme et au soulèvement des tisserands silésiens de 1844, c'est une seule chaîne ininterrompue d'âpres
luttes de résistance contre le travail. Pendant des siècles, l'instauration de la société de travail fut synonyme d'une guerre civile tantôt ouverte, tantôt larvée.

Les anciennes sociétés agraires étaient tout sauf paradisiaques. Mais la majorité des hommes ne vécurent la contrainte monstrueuse de la société de travail naissante que comme une détérioration de leur existence et une "époque de désespoir". De fait, les hommes avaient encore quelque chose à perdre malgré l'étroitesse de leurs conditions. Ce qui, dans la fausse conscience du monde moderne, apparaît comme les ténèbres et les tourments d'un Moyen Age imaginaire, c'est en réalité les affres de sa propre histoire. Dans les cultures non ou pré-capitalistes, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Europe, le temps de l'activité de production, aussi bien quotidiennement qu'annuellement, était bien moindre que ce n'est le cas même pour les " employés " modernes des usines et des bureaux. Et cette production, loin d'être densifiée comme dans la société de travail, était entremêlée d'une culture sophistiquée de loisir et de "lenteur" relative.

Sauf catastrophes naturelles, la plupart des besoins matériels de base ont été bien mieux assurés que pendant de longues périodes de l'histoire de la modernisation — et aussi bien mieux que dans les bidonvilles terrifiants du monde en crise d'aujourd'hui. Il en va de même de la domination qui, à l'époque, ne régentait pas toute l'existence comme dans la société de travail bureaucratisée.

C'est pourquoi la résistance contre le travail ne pouvait être brisée que militairement. Jusqu'à présent, les idéologues de la société de travail ferment hypocritement les yeux sur le fait que la culture des producteurs pré-modernes n'a pas été "développée" mais au contraire étouffée dans leur sang. Aujourd'hui, les démocrates pondérés du travail préfèrent mettre toutes ces monstruosités sur le compte des "conditions pré-démocratiques" d'un passé avec lequel ils n'auraient plus rien à voir. Ils ne veulent pas admettre que les origines terroristes de la modernité jettent une lumière crue sur l'essence de la société de travail actuelle. À aucun moment, la gestion bureaucratique du travail et le fichage étatique des hommes dans les démocraties industrielles n'ont pu nier leurs origines absolutistes et coloniales. Objectivée en un système impersonnel, la gestion répressive des hommes au nom de l'idole Travail s'est même encore accrue, en pénétrant tous les secteurs de la vie.

C'est justement maintenant, à l'heure de l'agonie du travail, que la poigne de fer bureaucratique redevient aussi sensible qu'à l'aube de la société de travail. Au moment où elle organise l'apartheid social et tente vainement de bannir la crise au moyen de l'esclavage tel que le pratique l'État démocratique, la direction du travail se révèle le système coercitif qu'elle a toujours été. De même, la stupidité coloniale est de retour dans l'administration coercitive qu'exerce le F.M.I. sur l'économie des pays de la périphérie déjà ruinés en série. Après la mort de son idole, la société de travail se rappelle dans tous les domaines les méthodes de ses crimes fondateurs, lesquelles ne peuvent pourtant plus la sauver.

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